« Les revues sont l'un des muscles de la littérature... J'espère que l'histoire des revues va se poursuivre... Si les revues disparaissent, la littérature disparaît » Liliane Giraudon

 

par Catherine Goffaux

 

Inviter Liliane Giraudon et les rédacteurs de faire part, la revue qui lui consacre un numéro  36-37 de presque 300 pages, au Bal des Ardents, le jeudi 26 octobre, c'était faire coup double : découvrir ce numéro de faire part et entendre évoquer Banana Split

L'œuvre de Liliane Giraudon est chercheuse, protéiforme, nomade. Ses livres inclassables (Les Animaux font toujours l'amour de la même manière, Greffe de spectres, Le Garçon Cousu, L'Omelette rouge, Parking des filles, Pallaksch, Les Pénétrables, Fur, L’Amour est plus froid que le lac, pour citer des titres publiés chez POL) et les revues qu'elles a créées ou auxquelles elle a contribué (Banana Split, La Nouvelle BS, Le Comptoir de la Nouvelle BS, Impressions du Sud, Action poétique, If, La Gazette des jockeys camouflés) composent un « atelier permanent » dans lequel s’inventent les formes de la littérature d’aujourd’hui.

Jeudi 26 octobre, au Bal des ardents, Liliane Giraudon était accompagnée des quatre membres du comité de rédaction : Alain Chanéac, Jean Gabriel Cosculluela, Alain Coste, Christian Arthaud, ceux-là même qui l'ont convaincue en descendant à Marseille avec une boîte de marrons glacés de construire un dossier sur son oeuvre. Dans la salle, se trouvaient Édith Azam, Frédérique Guétat-Liviani et Éric Houser, contributeurs de ce numéro.

 

L'ambition de faire part, au moment de sa création, en 1977, était de publier de jeunes auteurs. Après une interruption pendant quelques années et depuis un numéro consacré à Georges Perec, faire part publie désormais des dossiers monographiques. Dans le désordre : Bernard Vargaftig, Bernard Noël, Change et Jean-Pierre Faye, Henri Meschonnic, Caroline Sagot-Duvauroux, Jean-Marc Bailliez, Nicolas Pesquès, Patrick Beurard-Valdoye... mais aussi Jean-Marie Gleize, Jean-Michel Maulpoix, Jacques Dupin. Également un numéro sur la Grotte Chauvet avec écrivains, peintres, cinéastes, scientifiques. Les jeunes auteurs des débuts de la revue sont devenus des poètes plus connus. Pas « d'école » particulière pour les poètes retenus en vue d'un dossier, ce sont seulement des auteurs « qui leur plaisent », et qu'ils s'efforcent « d'accompagner » en entrant dans la logique de chacun. 

 

 

Le dossier « Liliane Giraudon », « c'est un numéro qui déplace un peu la revue, un numéro ouvert, une aventure », traversée par l'art, le théâtre, la radio, la vidéo, la politique, le féminisme, la question de la traduction. Un numéro à son image. Un peu comme un atelier de revue, une revue in progress. C'est « une creative method accidentée » où certaines études « se coltinent vraiment avec sa langue » selon Jean-Gabriel Cosculuella.

Au « bon qu'à ça » de Samuel Beckett, Liliane Giraudon préfère le « essayer faire » du même Beckett, qui s'écrit sans virgule et ne tient pas la route syntaxiquement, « c'est un mot d'ordre : que fait-on quand on fait un livre, quand on fait une revue ? », a-t-elle demandé. Elle s'est félicitée d'être « avec des gens [qu'elle] aime, de bons écrivains, de bons poètes » et du fait que « quelque chose de [son] travail avec faire part, un travail très mobile, s'est déposé sur [son] travail d'écriture ».

Elle s'est félicitée aussi d'être, après Caroline Sagot-Duvauroux, la deuxième femme à faire l'objet d'un dossier, mais, « c'est quand même un peu tard », normal : « la poésie française est l'une des plus misogynes du monde ». 

Avec ses complices, elle s'est livrée à la lecture de l'entretien « Écriredessiner » réalisé par Xavier Girard et reproduit dans le numéro (si le titre de cet entretien est en un seul mot, c'est que Liliane Giraudon dessine autant qu'elle écrit).

Puis elle nous a raconté Banana Split. Quand, avec Jean-Jacques Viton, elle a créé en 1980 Banana Split, cette « espèce de fanzine », Joseph Gugliemi les a défiés, « un titre pareil, le nom stupide d'un dessert internationalement connu, vous n'aurez pas ce culot ». Au début, c'était « à la sauvage », puis ça s'est embourgeoisé, « chic, dans le genre pourri ». Ils ont décidé que la revue ne durerait que 10 ans, et se sont arrêtés au numéro 27 en 1990. « L'objectif était de publier les textes tels qu'ils arrivaient », « les auteurs invités intervenaient librement sur des pages 'pré-maquettées' avec des cadres noirs et ensuite photocopiées », « tout ça était tapé à la machine », ou écrit directement à la main, « on pillait le laboratoire de neurophysiologie du CNRS où Jean-Jacques travaillait à Marseille », « on faisait la mise en page à la main, avec des Letraset, il y avait énormément de jeux graphiques, on imprimait, on collait dans des conditions pas du tout héroïques », « on donnait l'adresse de l'auteur de manière qu'un contact entre auteurs et lecteurs soit possible ». Liliane Giraudon et Jean-Jacques Viton se méfiaient de la petite édition chic, sur papier blanc « aussi épais qu'un tournedos », et de la poésie tout aussi blanche, « comme la béchamel ». Et Liliane Giraudon de citer James Sacré, Alain Veinstein, Roger Laporte, Olivier Cadiot, Paul Louis Rossi, mais aussi des poètes étrangers... d'Amérique latine, de Chine, de Corée... Vélimir Khlebnikov et Rosmarie Waldrop. Banana Split était vendue très peu cher, tirée à 500 exemplaires, dont 100 exemplaires étaient envoyés en services de presse, jamais aux mêmes journalistes d'une livraison à l'autre.

 

          

Alain Paire, page 228 de faire part, raconte ainsi Banana Split : « Un mode de présentation inaccoutumé, une matérialité pauvre, les plaisirs de la poste, de l'intempestif et du mémorieux, des alliances ponctuelles, des « mélanges adultères », des inconvenances, de l'hétérogène et de l'impatience, beaucoup d'appétence et de liberté caractérisent Banana Split. Une boutade relevée dans le courrier de Viton et Giraudon – lettre du 4 janvier 1984 – caractérise leur non-respect vis-à-vis des vaches sacrées qui pouvaient tenter de les intimider : ‘Nous ne sommes ni des censeurs ni des professeurs’ ».

Pour Liliane Giraudon, « faire une revue, ne va pas sans une prolétarisation, les revues sont des outils de pouvoir », « le partage des tâches y est un sujet très politique », « faire une revue, c'est un jeu, mais un jeu très sérieux », c'est « confronter à cette expérience des écrivains qui n'ont jamais publié en revues », « c'est travailler sur une texture vivante qui ne vient pas de soi », « ça demande un investissement complètement cinglé, ça demande du temps, de l'énergie ». Elle pense que « les revues qui publient des auteurs à la veille d'être en Pléiade sont des revues mortes », et qu'il faut « défendre une littérature moins visible que la littérature qui s'écrit avec l'espoir d'un retour sur investissement ». Et encore, que faire une revue, c'est se confronter à « l'épreuve de l'étranger », aussi fait-elle sienne la phrase d'Haroldo de Campos, « À défaut d'un prolétariat international, [créons] un poétariat international ». La réception des revues lui importe beaucoup, « une revue ne fait pas le même travail sur le lecteur qu'un livre », ainsi que la dimension collective des revues, « on peut faire une revue seul, et c'est différent de faire une œuvre, c'est aussi une façon d'être ensemble ». Elle a conclu sur ces mots : « les revues sont l'un des muscles de la littérature... j'espère que l'histoire des revues va se poursuivre... si les revues disparaissent, la littérature disparaît ».

Restez avec nous, Liliane Giraudon, et lisez ce qu'Éric Houser écrit page 99 de faire part : « Quand je l'ai lue la première fois, c'était dans un train, un TGV Paris Bordeaux ou l'inverse. À l'époque, j'habitais Bordeaux. J'ai eu tout de suite envie de lui écrire, de 'prendre contact'. Pourquoi ? Mais parce que ce que je lisais me bousculait, m'exaltait, me rendait léger comme une plume, grave comme une pierre au fond d'un ruisseau. Il y avait la vitesse, important la vitesse, s'agissant de la lecture des livres de Liliane Giraudon. Quelqu'un a parlé de petites fusées à propos du dernier livre de Jean-Jacques Viton, je reprends l'image des petites fusées pour les livres de Liliane. Ou plutôt, des feux allumés en continu, des feux de joie. Pas des pétards, quelque chose qui crépite. C'est ça. Et cette lecture me transmet, m'a transmis dès la première fois, quelque chose d'énergique, d'énergétique. »

 

Catherine Goffaux

 

 

La revue faire part est disponible à la librairie Le Bal des ardents (17 rue Neuve 69001 Lyon)

Contact de la revue : faire part - Le Village, 1440 route de Vals-le-Bains 07160 Mariac
04 75 29 41 36 - 06 86 41 97 77 / Cette adresse e-mail est protégée contre les robots spammeurs. Vous devez activer le JavaScript pour la visualiser.