par Catherine Goffaux

 

Le très bel espace où le Bal des Ardents reçoit ses invités s'est révélé trop petit mercredi soir pour accueillir tous ceux venus au lancement de ce dixième numéro de la revue Initiales, MM. Une ambiance d'anniversaire.

Cette revue semestrielle est produite, conçue, designée à l'École nationale supérieure des Beaux-arts de Lyon, elle en est le miroir. En raison des homologies entre école d'art et revue, « une école d'art est un lieu parfait pour produire une revue ». Dans l'école, « sont réunies toutes les compétences (intellectuelles, artistiques, graphiques), avec un même niveau de pertinence chez les étudiants et chez les professeurs », ce qui n'exclut pas l'appel à des contributions extérieures.

Emmanuel Tibloux, directeur de l'école et de la revue, et Vincent Romagny, commissaire d'exposition travaillant actuellement sur les aires de jeux et co-rédacteur en chef avec Claire Moulène, ont expliqué comment les deux préoccupations majeures d'Initiales sont la pédagogie et la transmission. Les figures plus ou moins monumentales qui font l'objet des précédents numéros (PK, Pierre Klossowski ; PPP, Pier Paolo Pasolini ; JJ, Jean-Christophe Averty ; MD, Marguerite Duras ; JB, John Baldessari...), sont plus que des figures : « elles sont des embrayeurs, selon une logique centrifuge ».

 

Ainsi de Maria Montessori, première femme médecin en Italie, pédagogue audacieuse, pacifiste, à la fois méconnue et prétexte à beaucoup de gloses, qui, comme tous ceux qui l'ont précédée au panthéon d'Initiales, gagne à être interrogée par la nouvelle génération. Pour mener cette entreprise de réévaluation historique, les contributeurs de la revue « ne se mettent jamais en position d'experts, ne se targuent pas d'un savoir pré-existant, ils adoptent l'attitude de l'artiste au travail ».

 

Choisir Maria Montessori, c'était s'inscrire dans l'actualité : Emmanuel Tibloux a rappelé l’expérience menée dans une ZEP de Gennevilliers entre 2011 et 2014, et inspirée des travaux de la pédagogue italienne, par Céline Alvarez, expérience qu'elle relate dans Les Lois naturelles de l'enfant ; et il a rappelé que l'actuel ministre de l'Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, recommande de « retrouver l'esprit Montessori », alors que l'esprit Montessori n'inspire aujourd'hui que des écoles privées dont le coût est très élevé. Ce regain d'intérêt pour l'œuvre de la pédagogue  est le signe d'une crise, d'une insatisfaction à l'égard de l'enseignement. L'une de ses manifestations tangibles est le déficit d'attention dont souffrent les élèves, à une époque où les réseaux se disputent notre attention et « vendent du cerveau disponible à Coca Cola ». Or Maria Montessori a placé au cœur de son enseignement cette question de l'attention : elle repérait les périodes sensibles et les capacités d'attention des jeunes enfants, et modelait son enseignement sur ces capacités (elle disait par exemple que les enfants sont capables de lire dès 4 ans et non à 6 ans). 

Choisir Maria Montessori, c'était une opportunité pour articuler art et sensibilité car la créativité est au cœur de la pensée de la dotoressa. Comme l'on peut lire au hasard des articles de MM : « La pédagogie [partage] cette croyance inconditionnelle en l'enfant, en sa capacité à inventer, à créer, à s'absorber dans des activités, répétant gestes et actions. »

Il faut envisager ce numéro d'Initiales comme une somme des « Usages de Montessori », pour emprunter son titre à la contribution de Vincent Romagny, où sont questionnées les relations entre art et pédagogie, l'histoire de l'enseignement des arts, la pédagogie comme art. Au fil des pages encore : « Émancipation, autonomie, expérience, jeu... : l'art et la pédagogie ont en partage de multiples questionnements, soit que les artistes, pédagogues ou penseurs aient des cadres de pensée en commun, soit qu'il y ait entre eux de réels échanges voire influences. » 

Ainsi, pour s'en tenir à quelques auteurs de ce numéro : 

Marcus Reiss reconstruit les formes de pouvoir, insuffisamment comprises théoriquement selon lui, qui sont à l'œuvre dans les écrits de Maria Montessori alors que l'on a coutume de prêter une image libertaire à sa pédagogie. Le travail de Maria Montessori ayant également une dimension féministe, Géraldine Gourbe montre comment l'exemplaire « pédagogie de l'opprimé » du Brésilien Paulo Freire a pu inspirer une pédagogie féministe sur la Côte ouest des États-Unis. Pour la même raison, la revue reproduit partiellement une conférence que Geneviève Fraisse a donnée à l'École en 2016, « De l'émancipation des femmes, entre provenance et généalogie ». Patrick Beurard-Valdoye raconte comment Friedl Dicker, une étudiante du Bauhaus déportée au ghetto de Theresienstadt, apporta l'art aux enfants du camp, parvint à y organiser une exposition de leurs dessins, à y réaliser des décors de théâtre et des costumes. Le réalisateur Éric Baudelaire livre le roman-photo d'un atelier où il a initié au micro des collégiens de Saint-Denis après le 13 novembre 2015.

La revue est un enjeu pédagogique pour les étudiants du Master d'arts graphiques de l'école. Maxime Delavet et Laurent Peteuil, à qui cette livraison a été confiée, ont « mis en place une praxis pour designer ce numéro, pour canaliser sa turbulence », (la maquette est parfaite), et ils ont « manipulé les images comme les enfants manipulent les objets, en faisant glisser les blancs et les images de gauche à droite, en donnant aux textes ou aux inserts d'artistes (Karl Nawrot, Camila Oliveira Fairclough) la forme de blocs ». Ils ont choisi le Garamond parce que c'était le caractère avec lequel étaient imprimés les ouvrages de Montessori, et le Neue Hass Grotesk parce que c'est un caractère propre à la modernité. Pour la couverture, tramée et du rose des buvards d'autrefois, ils ont élu un portrait de Maria Montessori jeune, parce que l'on ne connaît habituellement que son visage austère de femme mûre voire âgée.

Au moment où les écoles d'art repensent leur spécificité, l'école d'art est en train de devenir le paradigme de l'école. Que MM questionne les pédagogies expérimentales depuis Lyon prouve qu'elles sont bien les endroits où ces problématiques peuvent être soulevées.

 

Catherine Goffaux

 

 

A Lyon, la revue est en vente à la librairie Le Bal des ardents ou à la Librairie Michel Descours.