par Michel Ménaché et Catherine Goffaux

 

Le 26 septembre dernier, à la librairie Le Bal des ardents, Gwilherm Perthuis ouvre la soirée devant une salle comble en présentant les trois volets d'Hippocampe éditions qu’il dirige, avec le souci permanent d’explorer des territoires en friches, de partager et faire découvrir des espaces culturels échappant aux radars des grands médias. L’éditeur dit sa fierté de faire paraître simultanément la quinzième livraison de la revue semestrielle Hippocampe, le n° 30 du Journal, bimestriel désormais gratuit, et deux nouveaux titres de la collection de livres (Alain Garlan et Lilian Auzas). Il salue la présence des cinq intervenants ayant collaboré à ce n° 15 : Sylvie Lagnier qui signe un article sur la trajectoire de Jean-Marie Pontévia assignant à l’art la fonction de « désarmer le discours » ; Warren Lambert qui, dans son étude « Hallali à Hollywood », s’attache à analyser la présence récurrente des cervidés dans le cinéma américain ; Alain Freudiger invitant à la découverte d’un ouvrage peu connu de Max Frisch : L’Homme apparaît au quaternaire, auquel il consacre son premier article, avant « Lumières d’une Nuit d’été » ; Jean-Guy Coulange, auteur d’une micro-fiction sur l’île de Groix ; Christine Bergé, intervenante dans le dossier « La peau », qui a étudié la symbolique des peaux de panthère.

 

Sylvie Lagnier, docteur en histoire de l'art et professeur de Gwilherm Perthuis naguère à l’université, exprime son attention particulière à la transmission. Elle-même ayant étudié les écrits sur l’art de Jean-Marie Pontévia (1930-1982) et poursuivant son étude grâce à la publication par Jean-Paul Michel de l’œuvre complète en 3 volumes, préfacés par Philippe Lacoue-Labarthe (William Blake and Co, éd.), tous deux anciens étudiants à Bordeaux de Pontévia. Le titre du second tome a retenu spontanément l’attention de Sylvie Lagnier : "Tout a peut-être commencé par la beauté". Appel direct à poursuivre, à faire comme Vélasquez « le sacrifice du regard ». Refus de toute mainmise sur l’art par le discours, invitation à réfléchir à un non-discours. Désapprendre pour, mieux que comprendre, faire circuler le sens, « au profit d’un surprendre ». 

Warren Lambert, spécialiste de la pratique et de l'esthétique du cinéma, s’interroge sur la fonction des cervidés dans l’imagerie de tous les temps, de Bambi – qu'il a eu la chance de ne jamais voir enfant – à David Lynch, d’abord, dans le cinéma américain ensuite. La conquête des grands espaces, c’est la redécouverte de l’état sauvage à l’heure d’une industrialisation et d’une démographie urbaine exponentielles. D’où ce retour à l’état de nature par l’image de l’art rupestre au cinéma en passant par l’iconographie mythologique ou la peinture religieuse de toutes les époques…, car le cerf peut communiquer avec un autre monde.

Alain Freudiger, écrivain et performeur, nous lit quelques pages de L’Homme apparaît au Quaternaire, le roman d’un homme qui perd la mémoire et recopie des textes qu’il affiche partout chez lui pour se souvenir… La métaphore filée de la fissure ouvre ce récit. C’est en effet la faille d’une montagne qui est décrite, annonçant celle du personnage dont la mémoire s’érode ! Des voyages de Max Frisch dans le Grand Nord, Alain Freudiger passe au second volet, celui des écrivains et cinéastes de la lumière d’été (Sillanpää, Shakespeare, Strindberg, Malaparte, Bergman). De la lucidité insomniaque à la transparence dérangeant nos ténèbres intimes.

Jean-Guy Coulange, auteur pour la Radio Télévision belge francophone et la Radio suisse romande, et de deux livres chez Hippocampe éditions, qui a publié, comme son aîné Nicolas Bouvier, des histoires des îles irlandaises d’Aran, a fait des repérages en hiver sur l’île bretonne de Groix. Comme toujours, Jean-Guy Coulange préfère parler de fictions sonores que de documentaires sonores. Entre féerie et réalité, la parole des habitants est recueillie. Les pensées-paysages de l’essayiste sont rehaussées de dictons et d'expressions populaires recueillis in situ : « Qui voit Groix voit sa croix », disent les pessimistes. « Qui voit Groix voit sa joie », rétorquent les optimistes. L'écoute d'un son faisant apparaitre des abitants de l’île complète son exposé, ce qui émeut fortement un habitant de l’île présent ce soir (Jean-Paul Morin, fondateur de la Cave littéraire à Villefontaine).

Enfin, Christine Bergé, anthropologue et philosophe, vivement intéressée par les quatre interventions qu'elle vient d'entendre, trouve le fil conducteur qui structure ce numéro d'Hippocampe : la recherche d'empreintes, quand Gwilherm Perthuis, dans son introduction, parlait d'un maillage de contenus qui a priori ne dialoguent pas entre eux et qui pourtant, une fois le montage réalisé, rentrent en friction. Elle retrace brièvement sa propre recherche sur le mystère des peaux de panthère dont les prêtres de l’Égypte antique se revêtaient lors des rituels funéraires. Parmi les nombreuses interprétations possibles, elle privilégie la symbolique cosmique de la peau du fauve comme représentation du ciel étoilé, le prêtre jouant, bien sûr, le rôle d’intercesseur entre la terre et l’univers…

Un lancement apprécié, prolongé dans l’échange et qui donne vraiment envie de découvrir une revue éditée avec grand soin.


Michel Ménaché & Catherine Goffaux

 

 

 

CONTREPOINT

Gommages

Lorque je lus, dans la dernière livraison de la revue Hippocampe, le passionnant article de Camille Paulhan (« L'art de la gomme. Estompages, évanouissements, imprégnations »), je pensai aux enfants découvrant le gommage, avec une impétuosité ravie.

S'il y a une longue histoire du gommage, depuis la lame, la mie de pain, la gomme, jusqu'à l'acide chlorhydrique, le trichloéthylène, le correcteur liquide, Camille Paulhan évoque surtout dans cet article (après quelques prédécesseurs célèbres) les travaux de trois jeunes artistes « gommeurs » qui s'en tiennent à des techniques simples, et à la gomme.

L'entreprise peut-être la plus emblématique est celle de Jérémie Bennequin, passant 10 ans, à raison d'une séance quotidienne, à estomper, à la gomme à encre, les milliers de pages d'À la recherche du temps perdu. Cet effacement est aussi une création, le gommage, imparfait, permettant l'advenue d'une nouvelle œuvre, plastique, à la place de l'ancienne, la nouvelle œuvre naissant dans le même temps où l'ancienne s'efface, sans disparaître. L'effacement est la condition d'autre chose, qui déborde des catégories précédentes, et cette métamorphose fascine, autant par l'idée même que par l'effet.

De cette entreprise, l'artiste a conservé des traces : petits monts de pelures de gomme, fragiles témoignages du temps de l'œuvre accomplie.

Dans un premier temps, nous pouvons penser de cette aventure vertigineuse qu'elle est excessive autant qu'inutile. Juste avant que cet excès nous interroge, nous oblige à nous pencher sur les photos de ces pages patiemment oblitérées, avant que nous reconnaissions qu'il y a de l'excès au cœur de l'art, d'une façon ou d'une autre, et avant qu'une inquiétude nous prenne : si nous étions menacés, nous-mêmes, par la perte de cette possibilité du gommage ?

 

Katherine Bataiellie

 

 

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