par Catherine Goffaux

Je viens de faire une relecture et correction du mémoire de fin d'études d'une jeune fille s'apprêtant à chercher un poste dans les ressources humaines. Je suis consternée... J'aimerais oser lui donner à lire Chiche Capon, revue poético-laborieuse, dont le premier numéro, consacré au travail, vient de paraître.

Il est le fruit des rencontres hebdomadaires, 4 ans durant, d'un trio composé de Delphine Alleaume, Flavie Cournil et Frédéric Bancel. La forme revue est le prolongement naturel de leur pratique de réflexion commune sur le monde et la matérialisation de leur volonté d'agir, à leur échelle. Le thème du travail s'est imposé tout aussi naturellement, puisqu'il était le thème essentiel de leurs discussions et de leurs lectures.

Les questions qu'ils se posaient, ils les posent à d'autres – aucun des trois n'a écrit dans ce numéro – qui sont sociologue, philosophe, psychologue, économiste, linguiste, artiste... Ainsi se succèdent une compilation de textes théoriques et contemporains « qui alimentent [leur] humeur entêtée » (Dominique Méda, Agnès Vandevelde-Rougale, Danièle Linhart, Richard Sobel... Bernard Stiegler, dont ils ont fréquenté l'académie d'été), des reproductions de textes anciens (Hannah Arendt, Nietzsche), une histoire du temps de travail, une remise en cause de l'étymologie du mot « travail », des témoignages d'étudiants en école d'architecture, un « récit du travail ». Et aussi des propositions plus sensibles, plus littéraires : un extrait de Travaux du trimardeur Georges Navel, un extrait d'un livre en cours d'Éric Meunié, le très drôle entretien d'embauche de Louis Pâris, « L'Éclair » de Rimbaud, un poème écrit en 1846 par un ouvrier tisserand et l'allégorie du scarabée bousier qui ouvre le volume, juste après l'éditorial. Une constellation de textes aux points de vue différents et de relations d'expériences. Parce que, dit le trio, le travail, c'est quelque chose sur quoi tout le monde, et pas seulement les professionnels de la profession, a quelque chose à dire, y compris ceux qui en sont privés.

Comme l'a relevé Paul Ruellan qui les interrogeait au Bal des Ardents mercredi 21 novembre, les trois directeurs éditoriaux se sont « ressaisis du travail pour ne plus être en lutte avec lui ». Il n'est pas certain qu'ils soient parvenus à ne plus être en lutte avec le travail tel qu'il est désormais, privé de sens, en crise et soumis à l'idéologie managériale, mais il est certain qu'ils se sont saisis du thème avec pertinence et ont « adhéré au projet de l'entreprise » !, comme il est maintenant demandé aux salariés.

Des collages d'images provenant de Tout l'univers, et qui, eux, échappent au thème choisi, ponctuent le volume ; le cahier central confié à l'artiste Camille Saint-Jacques est à la fois une reproduction de quelques-unes de ses peintures et des extraits d'un journal d'atelier où il s'attarde sur la temporalité propre au fait de peindre.

La principale qualité de Chiche Capon est son mélange de modestie et d'exigence, sa parfaite lisibilité, graphique et de contenu, qui fait que l'on aimerait la recommander à tous ceux qui se lancent dans le management et à tous ceux qui parlent en novlangue – et que ce cadre des ressources humaines d'une grande collectivité de la Région Auvergne-Rhône-Alpes dont l'interview sous couvert d'anonymat rassure, pardonne cette généralisation !

« Chiche Capon » : on pourrait croire à une expression typiquement stéphanoise, en fait, c'est une sorte de mantra que se répètent les trois héros des Disparus de Saint-Agil de Christian-Jaque, mais Delphine Alleaume, Flavie Cournil et Frédéric Bancel ne rêvent pas de partir en Amérique comme les garçons du film, ils sont résolus à continuer la revue, et sous cette forme (alors que leurs discussions auraient pu déboucher sur un projet d'exposition ou de rendez-vous publics). Refusant l'urgence permanente qui régit la société actuelle et qui paradoxalement nous ralentit, et se sachant très lents, les chiches capons ne proposent pas de formulaire d'abonnement. Faudra-t-il attendre 2022 pour lire leur numéro 2 ? Espérons que non.

Catherine Goffaux

 

  

Numéro 1 - 128 pages - 16,5 x 24 cm
400 exemplaires. Un tamponnage manuel rend chaque couverture unique.

15 € + 5 € de frais de port

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Chiche Capon Éditions 32 rue de la Résistance, 42 000 Saint-Étienne

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